Une théorie
approximative de la cérémonie
Călin-Andrei
Mihăilescu, Western Ontario
Le ralenti - lenteur méthodique
du temps cérémoniel et technique visuelle déployée
pour faire coïncider la précision de l'image avec sa vérité
- est né d'une intempestive volonté de donner du temps,
donc de faire exception à l'âge véloce qui nous
contient, mène et menace. Le remplacement cum obscurcissement
de la vérité par l'exactitude, que Martin Heidegger déplorait,
se voit troublé dans les expériences paradigmatiques de
l'âge de l'anthropomorphine : les expériences des drogues
qui trafiquent le sujet à travers des mondes mal décrits
mais bien aimés. Dans sa polémique avec son ancien ami,
Heidegger («Über die Linie», 1949) et plus tard (Annäherungen.
Drogen und Raush, 1970 §11), le champion moderne de la spiritualité
des drogues, Ernst Jünger, observe non seulement que «traverser
la ligne», c'est-à-dire le méridien qui sépare
le nihilisme de son dépassement, désigne l'initiation
d'un nouveau et épochal dévoilement religieux du monde,
mais aussi que le temps dont on réjouit dans l'extase est toujours
réclamé par les dieux desquels l'on avait volé.
En se préparant pour une vie «on borrowed time»,
le sujet anthropomorphinique s'installe dans le ralenti du pur souci
de soi. Ce ralenti cérémoniel, soit l'exactitude de Michaux
ou la précision des protocoles benjaminiens ou l'attente du Messie
juif, relève d'une figure méconnue par les légions
des machichines (les ingénieurs d'un présent nu, les travailleurs
de la preuve ou les sponsors des scénarios globaux). La rapidité
de la drogue et la lenteur du temps cérémoniel se conjoignent
dans le rituel addictif, dont la sagesse réside dans la précision
du dosage des vitesses. S'identifier à - et comme - cette aurea
mediocritas, est la tâche du sujet du rituel addictif, le maître
futur de la terre. C'est par le même coup que la cérémonie
donne le temps que la drogue dévore, que ce sujet s'offre à
l'entendement théorique du dosage des vitesses. Cet entendement
ne peut être qu'approximatif (d'où le pléonasme
du titre), dans le sens où l'approximation reste sur le désir
apparemment double de s'approcher de son objet, donc de s'auto détruire,
et de faire disparaître le proxy de l'expérience, ou bien
d'annuler la distance représentationnelle et fictionnelle qui
exclue l'identification du sujet de l'expérience avec l'expérience
même. Donc : cette théorie approximative entend la cérémonie
comme l'extase de la violence.
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