Colloque international
La cérémonie :
entre le protocolaire et l'intime

6 - 8 octobre, 2005

 

Une théorie approximative de la cérémonie

Călin-Andrei Mihăilescu, Western Ontario

Le ralenti - lenteur méthodique du temps cérémoniel et technique visuelle déployée pour faire coïncider la précision de l'image avec sa vérité - est né d'une intempestive volonté de donner du temps, donc de faire exception à l'âge véloce qui nous contient, mène et menace. Le remplacement cum obscurcissement de la vérité par l'exactitude, que Martin Heidegger déplorait, se voit troublé dans les expériences paradigmatiques de l'âge de l'anthropomorphine : les expériences des drogues qui trafiquent le sujet à travers des mondes mal décrits mais bien aimés. Dans sa polémique avec son ancien ami, Heidegger («Über die Linie», 1949) et plus tard (Annäherungen. Drogen und Raush, 1970 §11), le champion moderne de la spiritualité des drogues, Ernst Jünger, observe non seulement que «traverser la ligne», c'est-à-dire le méridien qui sépare le nihilisme de son dépassement, désigne l'initiation d'un nouveau et épochal dévoilement religieux du monde, mais aussi que le temps dont on réjouit dans l'extase est toujours réclamé par les dieux desquels l'on avait volé. En se préparant pour une vie «on borrowed time», le sujet anthropomorphinique s'installe dans le ralenti du pur souci de soi. Ce ralenti cérémoniel, soit l'exactitude de Michaux ou la précision des protocoles benjaminiens ou l'attente du Messie juif, relève d'une figure méconnue par les légions des machichines (les ingénieurs d'un présent nu, les travailleurs de la preuve ou les sponsors des scénarios globaux). La rapidité de la drogue et la lenteur du temps cérémoniel se conjoignent dans le rituel addictif, dont la sagesse réside dans la précision du dosage des vitesses. S'identifier à - et comme - cette aurea mediocritas, est la tâche du sujet du rituel addictif, le maître futur de la terre. C'est par le même coup que la cérémonie donne le temps que la drogue dévore, que ce sujet s'offre à l'entendement théorique du dosage des vitesses. Cet entendement ne peut être qu'approximatif (d'où le pléonasme du titre), dans le sens où l'approximation reste sur le désir apparemment double de s'approcher de son objet, donc de s'auto détruire, et de faire disparaître le proxy de l'expérience, ou bien d'annuler la distance représentationnelle et fictionnelle qui exclue l'identification du sujet de l'expérience avec l'expérience même. Donc : cette théorie approximative entend la cérémonie comme l'extase de la violence.

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